Entretien exclusif à Zaman [tr]

Entretien exclusif de l’Ambassadeur de France en Turquie, Laurent Bili à Zaman : La mémoire du génocide est devenue partie intégrante de l’histoire de France, Zaman, 1er février 2012

L’Ambassadeur de Turquie en France, Laurent Bili, a délivré les messages suivants. « L’amitié franco-turque n’est pas pour moi une notion vide de sens », déclare M. Bili. L’Ambassadeur affirme avoir reçu, en venant à Ankara, une instruction très nette pour promouvoir les relations entre les deux pays : « La France attache une grande importance à ses relations avec la Turquie, il nous faut ouvrir une nouvelle page ».

Dans l’entretien qu’il a accordé à Zaman, l’Ambassadeur explique avoir beaucoup œuvré ces derniers temps pour donner une nouvelle impulsion à la relation entre les deux pays et donne comme exemple, en parlant de ces initiatives positives, l’accord de coopération sur la lutte contre le terrorisme qui a été signé entre les ministres de l’Intérieur ainsi que la coopération entre les ministres des Affaires étrangères sur le dossier syrien.

L’Ambassadeur, précisant que l’on est revenu au mois d’octobre sur la question arménienne, poursuit : « Ma situation n’est pas aisée. En effet, pour moi, l’amitié franco-turque n’est pas une notion vide de sens. Je ressens très fortement cette tension ». Affirmant avoir, en sa qualité d’Ambassadeur, une double tache, l’une auprès des Français et l’autre auprès des Turcs, l’Ambassadeur explique : « Les souffrances endurées dans cette région sont très grandes. Près de 1,6 millions de Français ont été tués pendant la période de la Première guerre mondiale et l’effondrement de l’Empire ottoman. Mais personne ne sait en France que les pertes turques s’élèvent également à 2,5 millions de personnes. Il faut, somme toute, expliquer aux Français la raison pour laquelle ces événements sont si sensibles pour les Turcs ».

Laurent Bili, soulignant que la Turquie avait voulu oublier les blessures du passé en fondant, avec la République, un nouvel Etat-nation, entend l’interrogation des Turcs « Pourquoi les Français légifèrent-ils sur notre histoire ? » A cette question, l’Ambassadeur répond ainsi : « Il me faut expliquer ceci aux Turcs : il y a en France dix fois plus de citoyens d’origine arménienne qu’en Turquie. Les souffrances qu’ils ont endurées et la mémoire du génocide sont devenus partie intégrante de l’histoire de France. 2015 approche. Il faut que les plaies ouvertes en 1915 se referment. Il faut renforcer le dialogue ».

L’Ambassadeur Bili a attiré l’attention sur la tension qui existe actuellement entre les deux pays et, en allusion au risque d’une baisse du niveau des relations diplomatiques, a poursuivi en ces termes « je ne sais pas encore si je resterai. Depuis la Première guerre mondiale, aucun ambassadeur français n’a été renvoyé de manière permanente. Cette loi est peut être inopportune, comme cela été dit, mais elle ne mérite pas une réaction excessive. Il y a beaucoup de débats en France sur l’opportunité de ce type de loi. Une rupture de nos liens ne serait pas la meilleure voie pour bâtir le monde de demain ».

Nous avons interrogé l’Ambassadeur Bili sur ses projets sur la question arménienne. Il fait une proposition originale : « Je souhaite inviter nos concitoyens d’origine arménienne en Turquie. La Turquie a tellement changé, cela ils ne le savent pas. Je veux leur présenter cette nouvelle Turquie. Peut-être que nous, les diplomates français, nous n’avons pas suffisamment travaillé sur les questions de mémoire. Nous avons fait comme si cette question n’existait pas, mais il n’est pas possible de l’oublier. Si nous pouvions trouver une solution pour le rapprochement de la Turquie avec la diaspora arménienne, cela serait plus bénéfique que d’oublier cette question. Si je reste et si la partie turque l’accepte, une telle chose pourrait être bénéfique ». Ancien conseiller de Chirac pour le Caucase, l’Ambassadeur connaît bien la diaspora arménienne. Il s’adresse ainsi aux Arméniens de France : « Venez en Turquie, visitez-la, parlez à un Turc. Vous pouvez avoir intérêt à utiliser la nouvelle stratégie de la Turquie de libéralisation du débat historique. Autrement dit le rapprochement, le dialogue. Cela ne peut pas continuer ainsi. Une nouvelle loi pourrait être promulguée. Il est temps de résoudre cela ».

L’atmosphère politique a beaucoup changé

En poste en Turquie entre les années 1995-1999, M. Bili affirme avoir observé de grands changements en Turquie douze ans après. L’Ambassadeur explique que la Turquie s’est en particulier enrichie entre 2006 et 2011. « Le plus grand changement est intervenu dans l’atmosphère politique et dans le domaine de la liberté de penser. J’ai ressenti une grande différence par rapport aux années 1990. On parle très librement de tout sur la question kurde. Lorsque j’étais venu en Turquie en 1992, nous avions pris part à un dîner au ministère des Affaires étrangères. Un diplomate français avait posé une question sur la question kurde. « Mais il n’y a pas de Kurdes en Turquie » lui avait rétorqué la partie turque. Nous avions été très étonnés de cette réponse car il y avait de la violence et des affrontements à l’époque dans le Sud-Est.

Le diplomate français a affirmé que la question de la laïcité était interprétée auparavant comme « quelque chose d’hostile à la religion » et s’est exprimé comme suit : « la laïcité en Turquie dans les années 1990 était comme celle de 1905 en France. A l’époque, dans notre pays, la laïcité était considérée comme hostile à la religion. La laïcité telle que présentée par le Premier ministre Erdoğan lors de son intervention à El Ezher est plus proche de la notion de laïcité française. J’ai lu le livre Il y avait un brave. Adnan Menderes raconte comment l’appel à la prière s’est fait à nouveau en arabe et donne l’exemple de la France : « En France, pays laïc comme le nôtre, on peut faire sonner les cloches des églises ». « C’est un petit détail qui est néanmoins important. »

La peur que l’arrivée de l’AKP sonne le glas de la laïcité s’est dissipée

L’Ambassadeur Bili donne un exemple important sur le changement de l’atmosphère politique : « Pendant ma première mission, c’est le parti Refah qui était arrivé au pouvoir. La vie politique turque était marquée par une très forte tension. C’était dû notamment à une crainte de la remise en cause de la laïcité mais aussi au rôle de l’armée. Depuis 2001, cette tension s’est quelque peu dissipée. L’AKP est un parti qui a acquis une culture de gouvernement et dispose d’un puissant dirigeant. A son arrivée au pouvoir, l’AKP a utilisé le processus d’intégration à l’UE et la tension s’est peu à peu apaisée. La situation démocratique en Turquie s’est en quelque sorte normalisée. En France, les Socialistes sont arrivés pour la première fois au pouvoir en 1981. Ce fut une période particulièrement importante. Car jusqu’en 1981, il y avait le fantasme que si les socialistes arrivaient au pouvoir, ce serait la fin de la démocratie, le communisme. Avec l’arrivée des Socialistes, on a bien vu que ce n’était pas le cas. Cette crainte s’est dissipée. »

L’Ambassadeur de France compare ainsi avec la situation en Turquie : « A l’époque, certaines franges de la société pensait que si un parti comme l’AKP arrivait au pouvoir, ce serait la fin de la laïcité. On pensait qu’il y pourrait y avoir un nouveau coup d’état. Mais cette peur s’est dissipée. C’est cette mentalité qui réside derrière le coup d’état post-moderne de 1997. Je pense que ce genre de craintes a disparu avec le choix réussi fait lors des élections de 2002 ».

L’Ambassadeur de France raconte qu’il attache de l’importance aux biographies pour mieux connaître la Turquie, qu’il s’est beaucoup servi de ces livres. Il donne deux exemples de biographies qu’il a lues : La naissance d’un leader : Recep Tayyip Erdoğan de Hüseyin Besli et Ömer Özbay et Il y avait un brave d’Erdal Şen sur Adnan Menderes. L’Ambassadeur raconte qu’il a beaucoup appris de ces livres et les recommande tout particulièrement aux étrangers : « Ces livres sont importants pour connaître la Turquie ».

Il y a désormais des voix différentes

L’Ambassadeur de France juge que les médias ont joué un grand rôle dans le changement intervenu en Turquie : « En 1991, il n’y avait que la TRT. Un changement en si peu de temps de la culture de la pensée unique n’est pas aussi facile. De nouvelles chaînes de télévision sont apparues. De nouveaux quotidiens sont devenus populaires comme le journal Zaman. Des opinions différentes ont peu à peu émergé. Tant qu’on n’a pas accès à des informations indépendantes, les pensées n’évoluent pas. Des voix différentes se sont fait entendre dans la presse. Des nuances sont apparues dans les chaînes de télévision. Des opinions différentes ont peu à peu commencé à s’exprimer dans la presse turque. Il est encore difficile de parler de certains sujets mais la Turquie a subi un changement incroyable par rapport aux années 1990. Le processus européen y a joué et peut toujours jouer un rôle très important et bénéfique. Le soutien européen a été bénéfique à la fois du point de vue politique et économique. Il y a aussi naturellement le développement économique de la Turquie… »

M. Bili note que la Turquie se montrait distante vis-à-vis des pays arabes dans le passé. L’Ambassadeur pense que la Turquie a commencé ces derniers temps à suivre une politique étrangère plus active. « La Turquie a connu depuis dix ans une stabilité incroyable. Elle entretient désormais des relations plus normales avec les pays arabes. Comme si dans le passé, on pensait en Turquie qu’il fallait « tourner le dos à l’Orient parce qu’on était des Occidentaux ». La situation est très différente désormais », fait observer le diplomate.

Question de Zaman : Les coprésidents de l’OSCE oeuvrent pour une solution à la question du Haut Karabagh sous occupation arménienne. La France est l’un des trois pays assumant cette coprésidence. La Turquie a affirmé que la France devait renoncer à cette mission. Quels sont les derniers développements sur ce sujet ? Que répondez-vous à ces critiques ? Le Ministre des Affaires étrangères vient de se prononcer sur cette question...

Réponse de S.E.M. l’ambassadeur Laurent Bili : Nous avons toujours suivi une politique très équilibrée et nous continuons de le faire. Nous avons invité M. Aliev en France. Le drapeau azerbaïdjanais a été hissé à Paris au cours de cette visite d’Etat. Nous avons fait des gestes particuliers envers l’Azerbaïdjan et nous continuons d’en faire. Le président Sarkozy s’est rendu à Bakou. C’était une courte visite mais il y est allé. Nous avons toujours eu une relation proche avec la Turquie sur ce sujet. La France joue un rôle très actif.

Il a appris le turc dans un foyer universitaire à Trabzon

L’Ambassadeur de France en Turquie, M. Laurent Bili, a pris ses fonctions en juin dernier. Il est très intéressé par la Turquie. Comme le dit si bien l’ambassadeur : « c’est une histoire d’amour ». Cet amour commence par une coïncidence. Nous sommes en 1991. M. Bili, alors jeune diplomate, part à New York pour une mission de trois mois. Il est affecté à la représentation permanente de France auprès des Nations unies où il travaille sur le processus d’élargissement de l’Union de l’Europe occidentale. Les diplomates turcs aux Nations unies deviennent ses plus proches amis. Grâce à eux, il commence à connaître et aimer la Turquie. En 1992, il vient à Ankara pour une visite. Mais c’est en 1995 que la véritable histoire commence, lorsqu’il est nommé en Turquie. Ecoutons la suite de la bouche de l’Ambassadeur : « c’est une grande histoire d’amour qui a commencé avec la Turquie et l’Anatolie, en plus de celle avec mon épouse naturellement… ». Laurent Bili est particulièrement doué dans l’apprentissage des langues. Il parle déjà anglais, espagnol, portugais et pense qu’il peut apprendre aussi le turc en le pratiquant. Mais voilà qu’il se trompe. Il se résout à s’inscrire à TÖMER où il suit des cours cinq fois par semaine pendant dix mois. Il approfondit son apprentissage en lisant des livres, en écoutant de la musique et en regardant les chaînes de télévision turques. En apprenant qu’il serait nommé ambassadeur à Ankara, il se met immédiatement en route pour la Turquie. Il jette son dévolu sur Trabzon où il séjournera pendant un mois. Il y suivra 6 heures par jour de cours intensifs. « J’ai, cette fois-ci, voulu vivre une atmosphère purement turque » dit-il. Il pratiquera le turc en discutant avec les étudiants le soir. Personne, dans son entourage à Trabzon, ne saura qu’il est ambassadeur. Mais pourquoi une telle détermination à apprendre le turc ? Selon l’Ambassadeur français, « le fait de parler directement aux gens [sans la barrière de la langue], d’échanger avec eux est très important pour comprendre un peuple ».

Une maxime de Sabahattin Ali

Mais il y a aussi une autre raison qui l’a incité à apprendre le turc. « Je voulais lire la littérature turque. Le plaisir que procure la lecture d’un livre dans une autre langue est indicible », raconte l’Ambassadeur. Il nous démontre au passage qu’il est devenu un fin connaisseur de la langue turque en reprenant cette maxime de l’écrivain Sabahattin Ali dans La Madonna en manteau de fourrure pour définir son intérêt pour la Turquie : « Dès le premier moment, bien que je sache que je ne l’avais jamais vu auparavant, j’ai eu l’impression que nous nous connaissions déjà. » « C’est un tel sentiment qui nous lie à l’Anatolie et les Turcs. Je me suis senti très proche. C’est indicible », nous raconte M. Bili. Lorsqu’il a des moments libres, l’ambassadeur aime bien se promener sur la Tunalı, à Kızılay ou dans le vieux quartier de la citadelle. Il aime toutes les spécialités de kebab. Quant aux desserts, il a une préférence pour ce gâteau en forme d’éponge au sirop accompagné de crème que l’on appelle en turc kaymaklı ekmek kadayıfı ainsi que pour le künefe qu’il adore. Dans sa jeunesse, il a joué au rugby. Son équipe à Sciences Po aurait même remporté un championnat de France étudiant. Depuis son séjour à Trabzon, il est devenu un fervent supporter de l’équipe deTrabzonspor.

Ses enfants ont des prénoms turcs

L’ambassadeur a quatre enfants. Ses jumeaux portent des prénoms turcs. Ils s’appellent Tayfun et Volkan. Le récit de ces prénoms est intéressant : « Nous avions un ami à Ankara qui se prénommait Volkan. Son épouse est française. Un jour, ma femme a demandé ce que signifiait Volkan. Nous avons été très surpris par la signification du prénom et nous en avons ri : « Ta maman n’a pas eu peur de te donner prénom ? » lui avons-nous demandé. « Oh, ça n’est rien encore à côté du prénom de mon frère qui lui s’appelle Tayfun », nous a-t-il répondu. C’était très drôle pour nous. Lorsque ma femme est tombé enceinte des jumeaux, on les a appelés Volkan et Tayfun en se disant « Pourquoi pas ? ». Mon épouse comptait accoucher en Turquie mais lorsque les médecins nous ont appris qu’il fallait effectuer une césarienne, nous avons décidé d’aller en France.

Dernière modification : 05/07/2012

Haut de page